Djerba

Djerba
Djerba, c’est le soleil d’hiver de la Tunisie : une île plate, blanche et douce, à cinq cents kilomètres au sud de Tunis. Mais c’est aussi un monde à part, berbère et ibadite, longtemps juif et musulman côte à côte, classé à l’UNESCO en 2023. La plupart des visiteurs ne le verront jamais : ils ne quittent pas la bande hôtelière.
Histoire

Djerba est une île basse — cinq cent quatorze kilomètres carrés qui culminent à une cinquantaine de mètres — sans rivière et presque sans pluie. Toute son histoire tient à ça : il a fallu apprendre à récolter l’eau du ciel, vivre dispersé, et se défendre soi-même.

Les Grecs y ont placé le pays des Lotophages, où les compagnons d’Ulysse oublient le retour. L’identification reste une conjecture. Ce qui est sûr, c’est que Meninx, sur la côte sud-est, fut une cité punique puis romaine, enrichie par la pourpre tirée du murex.

Rome relie l’île au continent par une chaussée jetée à travers les hauts-fonds vers la fin du IIe siècle, à l’endroit qu’on nomme aujourd’hui El Kantara, le pont. Restaurée au XXe siècle et doublée depuis, elle reste la route par laquelle on entre en voiture.

Avec la conquête arabe, Djerba adopte l’ibadisme, une branche austère et égalitaire du kharidjisme, longtemps en dissidence avec Kairouan puis Tunis. L’île devient un refuge : on y prie dans des mosquées minuscules, on y enseigne, on se tient à l’écart. Une communauté juive très ancienne, que la tradition fait remonter à la destruction du premier Temple, vit là depuis des siècles, dans ses deux quartiers.

Au XVIe siècle, l’île entre dans la guerre de course. Le corsaire Dragut en fait une base ; en 1560, une expédition espagnole y est écrasée, et les vainqueurs entassent les crânes des morts en une pyramide restée debout jusqu’au XIXe siècle. Le fort de Houmt Souk date pour l’essentiel de cette période.

Le protectorat français puis l’indépendance laissent l’île de côté jusqu’aux années 1960. Le tourisme balnéaire s’installe alors sur la côte nord-est, l’aéroport suit, et la vie se déplace vers les hôtels et l’émigration pendant que les vergers de l’intérieur se vident.

En 2023, l’UNESCO inscrit Djerba au patrimoine mondial : non pour un monument, mais pour la façon dont l’île entière a été habitée.

Houmt Souk, le chef-lieu, occupe le nord de l’île : un centre blanc et piéton, des ruelles de commerces, et surtout des fondouks, ces anciens relais de caravanes à cour carrée et galerie à étage où logeaient marchands et bêtes. Certains sont devenus hôtels ou cafés, d’autres attendent. Face au port, le Borj el Kebir, ou fort Ghazi Mustapha, gros carré de pierre repris par les corsaires ottomans au XVIe siècle. Une demi-journée suffit.

Erriadh, l’ancienne Hara Sghira, réunit deux choses très différentes. La synagogue de la Ghriba, à l’écart du village, est l’un des plus anciens lieux de culte juifs encore en activité au monde : intérieur bleu et bois, très bas de plafond. Son pèlerinage de Lag Ba’Omer attire chaque printemps des fidèles venus de loin. Elle a été visée par un attentat en 2002 et par une fusillade meurtrière en mai 2023 ; la protection y est permanente, l’accès contrôlé, et le pèlerinage a été restreint certaines années. Vérifiez avant de venir et suivez les avis officiels de votre ministère des affaires étrangères. Dans le village, Djerbahood a couvert les murs de centaines de fresques peintes depuis 2014 par des artistes de trente nationalités ; certaines s’effacent, l’ensemble tient encore.

L’intérieur est l’objet du classement UNESCO de 2023, et c’est ce qu’on manque le plus facilement :

  • les menzels, fermes blanches aveugles sur l’extérieur, flanquées de tourelles d’angle, dispersées une à une dans les oliviers ;
  • les mosquées ibadites, basses, chaulées, sans décor, minaret trapu et citerne — certaines fortifiées face à la mer, quelques-unes souterraines ;
  • Guellala, au sud, village de potiers adossé à sa veine d’argile, ateliers et fours à jarres ;
  • Ras Rmel et les lagunes du nord-ouest, où les flamants roses stationnent surtout hors saison.

La côte nord-est, de Sidi Mahrez à Aghir en passant par Midoun, aligne la zone hôtelière : sable clair, eau peu profonde, à peu près aucun patrimoine. On y dort, on n’y visite pas.

Djerba est douce, et c’est le mot que tout le monde emploie. Le relief est nul, la lumière blanche, la mer tiède tard dans l’année, et le vent tombe le soir. On roule entre des murs bas et des palmiers espacés sans jamais traverser de village compact : l’habitat est éparpillé, chaque maison au milieu de son verger, ce qui donne à l’île entière un air de campagne habitée plutôt que de station.

L’identité est très marquée. On parle encore tamazight dans quelques villages du sud, on est ibadite plutôt que malékite, on est commerçant de père en fils — les épiciers de Tunis viennent souvent d’ici. La cuisine tire sur le poisson : poulpe séché au soleil, seiches, rougets grillés, une soupe relevée. Le pain du matin, l’huile d’olive et les dattes valent à eux seuls le petit-déjeuner.

Et puis il y a la déception, presque toujours la même. La bande hôtelière du nord-est est banale : des complexes alignés derrière leurs haies, des plages correctes sans plus, des animations en trois langues et rien de djerbien à des kilomètres. Beaucoup de visiteurs passent une semaine sur l’île sans en voir un mètre carré. L’intérieur, lui, demande une voiture et deux jours ; sans ça, autant rester au bord de la piscine et l’assumer. Ajoutez la pression du tourisme sur une île sèche : coupures d’eau, décharges saturées, plastique dans les oliveraies. Djerba ne cache pas ses limites.

Y aller — L’aéroport international de Djerba-Zarzis, à Mellita, est à quelques kilomètres de Houmt Souk et reçoit des vols directs depuis plusieurs villes européennes, surtout en saison. Par la route, on entre par la chaussée romaine d’El Kantara, doublée par un ouvrage moderne. Un bac relie aussi Ajim, à l’ouest, à Jorf sur le continent : c’est le trajet le plus court, mais l’attente peut être longue en été et le week-end.

Se déplacer — Une voiture change tout ici. L’île fait une trentaine de kilomètres de côté, les routes sont plates, droites et faciles, et c’est le seul moyen raisonnable d’atteindre les menzels, les mosquées et Guellala. Sinon : louages, taxis, quelques bus, et des excursions organisées qui suivent toutes le même circuit.

Quand venir — Djerba est la destination soleil-d’hiver de la Tunisie : de novembre à mars il fait doux, l’île est calme, mais la mer est froide et une partie des hôtels tourne au ralenti. Le printemps et l’automne restent le meilleur compromis. L’été est chaud, sec et très fréquenté.

Combien de temps — Trois jours pour l’île elle-même, une semaine si on la combine avec une base balnéaire. Deux journées pleines de voiture suffisent à faire le tour de l’intérieur sans courir.

Sécurité — La situation est calme, mais les lieux de culte juifs, la Ghriba en particulier, sont fortement protégés et l’accès peut être restreint ou fermé sans préavis, notamment autour du pèlerinage. Consultez les avis aux voyageurs de votre ministère avant de partir.

Eau et tenue — L’île manque d’eau et les coupures existent, y compris en zone touristique : buvez de l’eau en bouteille, économisez le reste. En dehors des plages, une tenue couvrant épaules et genoux évite les regards, surtout dans les villages de l’intérieur.

Thalasso — L’île abrite quelques-uns des plus vastes centres de thalassothérapie de Tunisie, et sa douceur hivernale en fait une destination de cure à part entière. Le détail dans notre guide de la thalasso en Tunisie.