El Jem

El Jem, c’est un monument colossal posé au milieu d’un bourg agricole ordinaire. On roule entre les oliviers, on tourne un coin de rue, et un amphithéâtre romain de trente-six mètres de haut se dresse au-dessus des maisons basses. C’est l’un des plus grands du monde romain, classé à l’UNESCO. On y vient pour deux heures, on repart secoué par l’échelle.
Histoire

Avant Rome, il n’y a ici qu’une bourgade de la plaine, à une trentaine de kilomètres de la mer. Thysdrus grandit lentement sous l’Empire, portée par une seule chose : l’olivier.

Au IIe siècle, le Sahel intérieur se couvre d’oliveraies et Thysdrus devient la capitale de l’huile. Six routes romaines y convergent, les pressoirs tournent, les amphores partent vers l’Italie. La ville n’a ni port ni fleuve ; elle a des marchands et de l’argent, ce qui suffit. Les grands propriétaires s’y font bâtir des villas pavées de mosaïques.

En 238, cette prospérité tourne à l’aventure politique. Les notables de la province se soulèvent contre l’empereur Maximin le Thrace et proclament empereur, ici même, leur vieux proconsul Gordien Ier. L’épisode dure quelques semaines et finit mal. C’est pourtant de cette époque, aux environs de 238, que date le chantier de l’amphithéâtre.

Le bâtiment est démesuré pour la ville qui le porte : de 27 000 à 35 000 spectateurs selon les estimations, plus que Thysdrus n’a jamais compté d’habitants. Il n’a peut-être jamais été achevé. La ville, elle, décline dès la fin du IIIe siècle et ne s’en relève pas.

Après Rome, l’amphithéâtre change de métier : ses murs épais en font une forteresse, tenue tour à tour par les Byzantins et par les populations locales. La tradition y installe la Kahena, reine berbère qui résiste aux armées arabes à la fin du VIIe siècle, et lui prête un souterrain jusqu’à la mer. Belle histoire, que rien n’a confirmé.

Le vrai désastre est plus banal. Des siècles durant, le monument sert de carrière et ses blocs partent dans les chantiers de la région. En 1695, Mohamed Bey el-Mouradi fait tirer au canon pour déloger des insurgés retranchés à l’intérieur : la grande brèche date de là, élargie vers 1850 par Ahmed Bey pour les mêmes raisons. On y logera ensuite des boutiques et des greniers.

Les dégagements commencent au XIXe siècle, les restaurations au XXe, et l’UNESCO classe le monument en 1979. La brèche est restée : c’est par elle qu’on lit la coupe du bâtiment.

L’amphithéâtre se voit depuis la route bien avant qu’on arrive. Trente-six mètres de haut, trois niveaux d’arcades, une ellipse de près de cent cinquante mètres : l’un des plus grands du monde romain, derrière le Colisée et celui de Capoue, et sans doute le mieux conservé d’Afrique du Nord. Contrairement à la plupart, il n’est pas adossé à une colline : il est entièrement bâti, posé à plat sur la plaine, ce qui rend la façade encore plus improbable.

La visite se fait en trois temps. On descend dans l’arène, on parcourt les souterrains, deux galeries en croix où l’on parquait bêtes et combattants, puis on monte dans les gradins, aussi haut que la ruine le permet. De là-haut, l’ellipse entière d’un côté, les toits plats du bourg et les oliviers jusqu’à l’horizon de l’autre. Une bonne part de la cavea a disparu, et la grande brèche laisse voir l’épaisseur des murs comme une coupe d’architecte. Comptez une heure et demie à deux heures.

Le musée archéologique, à environ un kilomètre au sud, mérite le détour et reçoit dix fois moins de monde. Sa collection de mosaïques est l’une des plus belles de Tunisie : scènes de chasse, de banquet, cortège dionysiaque, animaux d’amphithéâtre. À côté, la maison d’Africa est une villa romaine reconstituée grandeur nature, où les pavements sont remis au sol dans de vraies pièces, dont la fameuse mosaïque d’Africa. On comprend enfin à quoi servaient ces sols.

Du côté du musée, deux choses passent inaperçues :

  • le quartier archéologique de villas et de thermes, fouillé en plein champ ;
  • les deux amphithéâtres plus anciens et beaucoup plus petits, très arasés, que Thysdrus avait bâtis avant le grand : trois amphithéâtres pour une seule ville, le cas est unique.

El Jem est un gros bourg agricole du Sahel intérieur : quelques dizaines de milliers d’habitants, des oliveraies à perte de vue, un marché, des ateliers, une usine à la sortie. La ville a poussé autour du monument sans jamais vraiment le regarder. Les maisons s’arrêtent à trente mètres des arcades, des gamins jouent au ballon contre le mur antique, un vieux monsieur trie ses olives dans l’ombre portée d’un édifice de dix-huit siècles. Ce contraste est tout le sujet d’El Jem.

Le tour de l’amphithéâtre concentre l’activité : vendeurs de reproductions de mosaïques et de chapeaux de paille, calèches, cafés à parasols, deux ou trois restaurants pour cars. Les gens sont plutôt tranquilles, moins insistants qu’à Sousse ou Kairouan. En été, la ville change d’humeur : le Festival international de musique symphonique installe un orchestre dans l’arène, la nuit tombe sur les gradins éclairés, et là, franchement, l’endroit est inoubliable.

Reste l’évidence : il n’y a rien d’autre à faire ici. La ville moderne est quelconque, sans médina, sans vieux quartier, sans mer. On y mange mal, l’ombre est rare, et le monument tient tout seul au milieu d’une plaine sans arbres. La plupart des cars arrivent au milieu de la journée, c’est-à-dire au pire moment, déversent trois cents personnes dans l’arène pour quarante minutes et repartent. Venez tôt ou en fin d’après-midi. Et non, Gladiator n’a pas été tourné ici, quoi qu’on vous dise sur place : Ridley Scott a filmé à Ouarzazate et à Malte.

Y aller — El Jem est sur la grande ligne ferroviaire Tunis-Sfax, à peu près à mi-chemin entre Sousse et Sfax. Le train est de loin le plus simple : plusieurs départs par jour, environ une heure depuis Sousse, trois quarts d’heure depuis Sfax, autour de trois heures depuis Tunis. La gare est à dix minutes à pied de l’amphithéâtre, qu’on aperçoit dès le quai. Depuis Mahdia, pas de liaison ferroviaire directe : on passe par la route, en louage ou en taxi.

Se déplacer — À pied, entièrement. Gare, centre et amphithéâtre tiennent dans un mouchoir de poche. Le musée est à un kilomètre au sud, le long de la route de Sfax : quinze à vingt minutes de marche sans ombre, ou un petit taxi.

Combien de temps — Deux heures pour l’amphithéâtre seul, une demi-journée avec le musée et la maison d’Africa. Presque personne ne dort à El Jem hors festival ; on vient de Sousse, Monastir, Mahdia ou Sfax et on repart le jour même.

Quand venir — Printemps et automne. L’hiver reste correct, avec une belle lumière rasante et peu de monde. L’été est brutal : la plaine intérieure monte bien plus haut que la côte et l’arène fonctionne comme un four.

Chaleur et ombre — Le point à prendre au sérieux. Il n’y a quasiment pas d’ombre dans le monument, la pierre renvoie la chaleur, les gradins sont raides et par endroits glissants. Chapeau, eau, chaussures fermées, et une visite tôt le matin ou en fin de journée.

Le festival — Concerts symphoniques dans l’arène pendant l’été. Les dates changent chaque année et les places partent vite : vérifiez la programmation avant de caler votre séjour dessus.