Matmata porte le nom d’une tribu berbère installée de longue date dans le djebel Dahar, la chaîne de collines tendres qui court au sud de Gabès. La tradition locale veut que les habitants d’un village de plaine, plus au nord, se soient réfugiés dans ces hauteurs pour échapper aux invasions, sans jamais redescendre.
Creuser plutôt que bâtir tenait du bon sens. La roche du Dahar mêle marne et grès, assez tendre pour être attaquée à la pioche, le bois manque, et sous terre la température ne bouge presque pas : quinze degrés en hiver, guère plus de vingt-cinq en plein été. Une maison invisible depuis la crête présentait de surcroît un avantage évident en pays de razzias.
Le principe ne varie pas. On ouvre dans le sol un puits circulaire de sept à dix mètres, qui devient une cour à ciel ouvert ; on creuse ensuite les pièces horizontalement tout autour, avec des niches et parfois des greniers. Un couloir en pente relie la cour à l’extérieur, et les grandes maisons alignent plusieurs cratères communicants.
Ce mode d’habitat n’est pas propre à Matmata : on le retrouve à Haddej et, plus loin, dans le djebel Sened. Il va de pair avec le maintien du berbère, encore parlé dans quelques villages de la montagne.
L’automne 1969 change tout. Des pluies exceptionnelles s’abattent sur le sud tunisien pendant près de trois semaines : le pays connaît sa pire catastrophe naturelle du siècle. À Matmata, l’eau s’engouffre dans les cours et fait s’effondrer une partie des habitations. Les habitants sollicitent Gabès, et l’État bâtit en surface une agglomération neuve, la Nouvelle Matmata. Des familles y sont parties ; beaucoup d’autres ont recreusé sur place.
En 1976, une équipe de cinéma tourne dans un hôtel troglodytique du village, le Sidi Driss, l’intérieur de la ferme des Lars du premier Star Wars ; elle revient en 2000 pour l’épisode II. Les autocars, eux, ne sont jamais repartis.
Depuis, le village vit du passage. Des maisons ont été abandonnées, d’autres transformées en hôtels ou ouvertes à la visite. L’habitat troglodytique du Sud tunisien figure depuis 2020 sur la liste indicative du patrimoine mondial.
Il n’y a pas de monument à Matmata, et mieux vaut l’avoir compris avant d’arriver. Ce qu’on vient voir est un relief : une cuvette de collines pâles, ravinées, criblées de trous ronds. Le premier bon geste est de monter sur une hauteur en bordure du village et de regarder. D’en haut, les cratères se lisent d’un coup, avec leurs cours, leurs escaliers et leur linge qui sèche.
L’hôtel Sidi Driss est le lieu le plus visité. C’est un vrai hôtel troglodytique, en activité, dont plusieurs cours ont servi de décor à l’intérieur de la maison de Luke Skywalker. Les éléments peints et les panneaux ajoutés pour l’épisode II sont encore en place, patinés. On peut y entrer, y boire quelque chose, y dormir. C’est modeste et un peu défraîchi ; ce n’est pas un musée.
Les maisons ouvertes à la visite se comptent par poignées le long de la route principale. Certaines sont encore habitées par une famille qui montre les pièces et vend de l’huile ou des tapis ; d’autres sont de pures attractions, avec chameau à l’entrée. Le tri se fait au jugé, en s’écartant de l’endroit où les cars se garent.
Autour, les villages voisins valent souvent mieux que le bourg :
Une journée pleine suffit pour l’ensemble, une matinée pour Matmata seule.
Matmata en dehors des heures de car, c’est un village très calme, très sec, très clair. Des collines beiges, quelques épineux, des figuiers de Barbarie, des ânes, une station-service, deux ou trois cafés où l’on joue aux cartes. Les gens sont habitués aux étrangers depuis cinquante ans : ni méfiance ni chaleur excessive, une politesse tranquille.
On y mange simple : galettes cuites au feu, tajine, couscous d’orge, huile d’olive du coin, thé à la menthe avec des amandes. Dormir dans une maison creusée est une expérience réelle, pas un gadget : le silence sous terre est total, et il y fait frais quand il fait quarante degrés dehors.
Il faut dire les choses franchement. Beaucoup de maisons troglodytiques qu’on fait visiter aux groupes sont des mises en scène : intérieur reconstitué, vieille dame en costume, métier à tisser installé pour la photo, entrée payante et boutique au fond. Ce n’est pas un scandale, c’est devenu un métier, mais ce n’est pas la vie quotidienne d’un village. Et l’arrêt type d’un circuit, une heure montre en main, la cour du Sidi Driss, une maison, remontée dans le car, ne permet de comprendre à peu près rien. Ajoutez que le village n’a rien de pittoresque au niveau de la rue : une route, des poteaux, des cafés, et le décor entièrement sous vos pieds. Ceux qui repartent déçus sont presque toujours ceux qui n’ont pas eu le temps de lever le nez.
Y aller — Matmata est à une quarantaine de kilomètres au sud-ouest de Gabès, une bonne heure de route par une montée en lacets. Louages et bus partent de Gabès dans la journée, mais s’arrêtent souvent à la Nouvelle Matmata, dans la plaine, d’où il faut finir en taxi. En voiture, l’accès est simple depuis Gabès, depuis Djerba en deux à trois heures, ou en venant de Douz et de Tataouine.
Ne pas confondre — Nouvelle Matmata et Matmata sont deux localités distinctes, séparées d’une quinzaine de kilomètres. La première est une bourgade de plaine sans intérêt touristique, née du relogement d’après 1969 ; les maisons creusées sont dans la seconde, en montagne. Les cartes et les applications les mélangent régulièrement.
Se déplacer — À pied dans le village, sans difficulté hormis les côtes. Pour Haddej, Tamezret et Toujane, il faut un véhicule : pas de transport public utile et un stop aléatoire. Un chauffeur à la journée, depuis Matmata ou Gabès, reste la solution simple.
Quand venir — Printemps et automne. L’été est très chaud en surface, même si les maisons restent fraîches. L’hiver est doux le jour et franchement froid la nuit, et les orages peuvent couper les pistes.
Combien de temps — Une nuit sur place change tout. Le village retrouve son calme quand les cars repartent en fin d’après-midi, et le lever du jour sur les cratères vaut le détour. Sinon, une demi-journée en s’y prenant tôt le matin.
Sur place — Les visites de maisons se font contre rétribution : mettez-vous d’accord avant d’entrer, et demandez avant de photographier des personnes. Prévoyez de la monnaie, des chaussures fermées pour les couloirs de terre, et une lampe : sous terre, il fait vraiment noir.