Kairouan

Kairouan ne voit pas la mer. C’est une ville de pierre et de poussière posée au milieu d’une plaine sèche, à une heure de route de Sousse, et c’est probablement la visite la plus dense en patrimoine de toute la Tunisie. On y vient pour des mosquées, des tapis et du makroudh, pas pour bronzer. Beaucoup n’y passent qu’une demi-journée. C’est trop court.
Histoire

Kairouan ne doit rien à la mer, et c’est volontaire. Aux environs de 670, pendant la conquête arabe de l’Afrique du Nord, le chef de guerre Oqba ibn Nafi installe un camp au milieu d’une plaine sèche : assez loin de la côte pour échapper aux flottes byzantines, assez près des tribus berbères pour les surveiller. Le mot qayrawan désigne d’ailleurs un campement.

Le camp devient ville, et la ville devient capitale. Kairouan est la première grande cité musulmane du Maghreb, le point de départ des expéditions vers l’ouest et vers l’Espagne, et le siège du gouvernement de l’Ifriqiya, la province qui couvre à peu près la Tunisie d’aujourd’hui.

Son âge d’or est le IXe siècle, sous la dynastie aghlabide. La Grande Mosquée est reconstruite dans la forme qu’on lui connaît, d’énormes bassins sont creusés hors les murs pour l’eau de la ville, une flotte part prendre la Sicile. Kairouan devient aussi un foyer intellectuel de premier plan : c’est là que l’école juridique malikite se fixe, autour de savants comme Sahnoun.

La suite est une lente perte de rang. Les Fatimides prennent le pouvoir au début du Xe siècle et emportent leur capitale ailleurs, à Mahdia puis au Caire. Leurs successeurs zirides restent sur place, mais le centre de gravité a bougé.

Le coup dur arrive au milieu du XIe siècle, aux environs de 1057 : les tribus hilaliennes ravagent la région et la ville est pillée. Kairouan ne s’en relève pas comme capitale. Tunis prend le relais, et la vieille cité se replie sur ce qui lui reste, sa réputation religieuse.

Elle vit de cela pendant des siècles, avec un regain de constructions aux XVIIe et XVIIIe siècles, mausolées et zaouïas compris. Longtemps interdite aux non-musulmans, elle ne s’ouvre aux visiteurs européens qu’avec l’occupation française, au début des années 1880. La médina et ses monuments sont inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1988.

La Grande Mosquée de Sidi Oqba est la raison d’être de la visite, et elle ne ressemble pas à ce qu’on attend d’une mosquée. De l’extérieur, c’est une forteresse : des murs ocre épaissis de contreforts, presque aveugles, à la limite nord de la médina. On entre dans une cour dallée immense, éblouissante à midi, cernée de galeries. Au fond se dresse le minaret, une tour carrée massive à trois étages, l’un des plus anciens du monde islamique encore debout. La salle de prière est fermée aux non-musulmans, mais on la regarde depuis le seuil, et cela suffit : une forêt de colonnes antiques, romaines et byzantines, récupérées dans les ruines de la région et remployées telles quelles, dépareillées.

La médina tient dans un rectangle de remparts d’environ trois kilomètres. Plus basse et plus calme que celles de Tunis ou de Sfax : maisons blanches à portes bleues, quelques souks, beaucoup de boutiques de tapis. En son centre, Bir Barouta est un puits actionné par un dromadaire qui tourne à l’étage d’une petite maison ; c’est court, folklorique, et un peu gênant.

Autour, trois arrêts complètent le tableau :

  • les bassins des Aghlabides, au nord, réservoirs à ciel ouvert du IXe siècle dont le plus grand fait environ 128 mètres de diamètre : de loin une piscine géante, de près une prouesse hydraulique ;
  • la zaouïa de Sidi Sahbi, dite mosquée du Barbier, sanctuaire d’un compagnon du Prophète rebâti au XVIIe siècle : cours à céramiques polychromes, stucs, et une ferveur populaire bien réelle, on y croise des familles venues pour une circoncision ou un voeu ;
  • la mosquée des Trois Portes, minuscule, perdue dans une ruelle, dont la façade sculptée de 866 passe pour la plus ancienne du genre dans le monde islamique. On ne la visite pas, on la regarde depuis la rue.

Le musée d’art islamique de Raqqada, à quelques kilomètres au sud, conserve manuscrits coraniques et céramiques ; son ouverture est irrégulière, vérifiez avant d’y aller. Comptez une bonne demi-journée pour l’essentiel.

Kairouan est une ville de foi et de laine. Une tradition largement répandue au Maghreb en fait la quatrième ville sainte de l’islam, après La Mecque, Médine et Jérusalem : ce n’est pas un statut officiel, aucune autorité ne l’a décrété, mais il structure la manière dont les Tunisiens la regardent. On y vient en famille, on visite les sanctuaires, on repart avec des gâteaux. Le tourisme étranger n’est qu’une partie du mouvement.

L’autre pilier, c’est l’artisanat. Le tapis noué a fait la réputation de la ville ; on tisse encore à domicile, et les boutiques du centre débordent, du petit tapis de prière au grand format à médaillon. Côté sucre, le makroudh est partout : un losange de semoule fourré de pâte de dattes, frit, trempé dans le miel. Lourd, excellent, et meilleur tiède à la sortie de la friture.

Reste ce qu’on ne met pas sur les dépliants. L’été, la chaleur est écrasante : plein intérieur, pas un souffle de mer, et l’on marche sur du dallage blanc en plein soleil. La pression commerciale sur les tapis est réelle, aussi : beaucoup d’excursions guidées incluent un passage obligé par un atelier, avec thé, tapis déroulés et discours rodé ; on peut refuser poliment, il faut juste le savoir avant. Enfin, hors de ses monuments, Kairouan est une ville pauvre et poussiéreuse, sans corniche ni ruelle fleurie pour faire tampon. On passe d’un chef-d’oeuvre du IXe siècle à un carrefour banal en trois cents mètres.

Y aller — Kairouan est à l’intérieur des terres, à une soixantaine de kilomètres de Sousse et environ 150 de Tunis. Pas de train : on vient en louage (taxi collectif), en bus, en voiture de location ou en excursion organisée depuis Sousse, Monastir ou Hammamet. La route depuis la côte traverse une steppe d’oliviers, plate et monotone, et prend à peu près une heure depuis Sousse.

Se déplacer — Tout l’essentiel se fait à pied dans et autour de la médina, sauf les bassins des Aghlabides et la zaouïa de Sidi Sahbi, un peu à l’écart au nord, et Raqqada, franchement à l’écart au sud. Les taxis urbains sont nombreux et bon marché. Un billet unique couvre en général les principaux monuments : on l’achète au premier site et on le garde.

Quand venir — Printemps et automne, sans discussion. L’été est brutal : quarante degrés sont ordinaires en juillet et août, la ville n’a aucune ventilation marine, et les cours de mosquée sont des fours à ciel ouvert. Si vous n’avez pas le choix, partez à l’ouverture et rentrez avant midi. L’hiver est doux le jour, franchement froid la nuit.

Combien de temps — Une demi-journée suffit pour les quatre grands monuments, mais c’est du sprint. Une journée pleine, ou une nuit sur place, change tout : la médina au petit matin et en fin d’après-midi n’a rien à voir avec celle du plein midi.

Tenue et mosquées — Épaules et genoux couverts pour tout le monde, un foulard utile pour les femmes dans les sanctuaires. Les salles de prière ne se visitent pas ; les cours, si. Évitez le milieu de la journée du vendredi.

Les tapis — Rien n’oblige à acheter, même après le thé. Si vous achetez, l’étiquette officielle apposée par l’organisme national de l’artisanat renseigne sur la densité de noeuds et l’origine.