Mahdia

Mahdia est la ville qu’on vous recommande à voix basse quand vous demandez où aller sur la côte tunisienne sans croiser de bus de touristes. Une médina serrée sur une presqu’île, un vrai port de pêche, du sable au nord et des hôtels qui se font oublier. En échange, il ne s’y passe pas grand-chose. C’est exactement l’idée.
Histoire

La pointe rocheuse qui porte Mahdia servait déjà sous Rome : on y connaissait une bourgade nommée Aphrodisium, et le lieu a fini par donner son nom au cap Afrique. Rien de spectaculaire, mais l’endroit avait un atout que personne n’a oublié depuis : une presqu’île étroite, presque entièrement entourée d’eau, qu’un seul mur suffit à fermer.

C’est ce détail qui décide de tout. Aux environs de 916, le calife fatimide Obeid Allah al-Mahdi cherche une capitale à l’abri : sa doctrine chiite passe mal à Kairouan, et il lui faut un lieu qu’une révolte ne puisse pas prendre. Il choisit ce doigt de rocher, y fait creuser un port et dresser une enceinte massive. Le chantier dure environ cinq ans ; la ville est inaugurée en 921.

Mahdia reste capitale fatimide jusqu’en 973. Puis les Fatimides conquièrent l’Égypte, fondent Le Caire et s’y installent : la ville bâtie pour les protéger devient une place forte de province. Leurs successeurs zirides y replient leur cour au XIe siècle, quand l’intérieur du pays leur échappe.

Suit une longue série de mauvaises nouvelles. En 1087, une flotte pisane et génoise force le port et pille la ville. Les Normands de Sicile s’en emparent en 1148, les Almohades la reprennent vers 1160. Au XVIe siècle, le corsaire Dragut en fait sa base, ce qui lui vaut le siège de trop : Charles Quint la prend en 1550.

Les Espagnols la tiennent quelques années, jugent qu’elle coûte plus qu’elle ne rapporte, et font sauter les remparts en repartant, aux environs de 1554. C’est la clé de ce qu’on voit aujourd’hui : la capitale fatimide a été méthodiquement démolie, et il n’en reste presque rien debout.

La ville se relève sous les Ottomans, en plus petit, tournée vers la mer et vers le métier à tisser. Elle vivra de la pêche, de la soie et de l’huile jusqu’au XXe siècle, où le tourisme arrive enfin, tard et sans excès, au nord de la presqu’île.

Tout tient sur la presqu’île, et la presqu’île est petite : on la parcourt à pied d’ouest en est, de la porte à la pointe, sans jamais forcer l’allure.

La Skifa Kahla, la porte noire, ferme la médina côté terre. C’est le seul morceau vraiment monumental de l’enceinte fatimide encore debout : une tour massive percée d’un long passage voûté et coudé, jadis défendu par une herse et une succession de portes. Ce qu’on voit mêle le Xe siècle et des reprises ottomanes postérieures aux destructions espagnoles. Le marché s’installe devant et déborde sous la voûte.

La médina commence derrière : ruelles blanches et bleues, portes cloutées, ateliers de tisserands, bijoutiers. Elle débouche sur la place du Caire, petite place ombragée bordée de cafés à arcades, avec la mosquée Mustapha Hamza sur un côté. Le meilleur endroit de la ville pour ne rien faire.

La Grande Mosquée, au bord de l’eau, a été fondée par al-Mahdi lui-même. Le bâtiment actuel est une reconstruction du XXe siècle, menée sur le plan fatimide d’origine : façade nue, portail monumental en saillie, et pas de minaret. C’est une reconstitution, autant le savoir, mais elle donne l’idée juste.

Vers la pointe, la ville se dépeuple et le paysage prend le dessus :

  • le Borj el-Kebir, gros fort quadrangulaire de la fin du XVIe siècle, bâti sur l’emplacement d’un palais fatimide ; du chemin de ronde, la ville entière ;
  • le cimetière marin, des centaines de stèles blanches posées à même le rocher, la mer sur trois côtés ;
  • le cap d’Afrique et son phare, tout au bout, près des vestiges arasés du port creusé dans la roche ;
  • le port de pêche, au sud, et sa flotte de senneurs bleus qui sortent au lamparo.

Le musée local expose quelques pièces, mais l’essentiel du trésor de Mahdia, cargaison d’un navire grec coulé au large au Ier siècle av. J.-C. et remontée à partir de 1907, est au Bardo, à Tunis.

Comptez deux heures pour l’ensemble, trois si vous vous asseyez.

Mahdia vit à l’heure du poisson. Les senneurs rentrent au petit matin, la criée s’agite une heure, les caisses partent vers les conserveries, et la ville retombe dans son rythme. C’est l’un des grands ports de pêche du pays, et cela se sent partout : à l’odeur sur le quai, aux filets étalés, au poisson qui arrive grillé sans qu’on ait eu besoin de le commander.

L’autre métier, plus discret, c’est le tissage. Mahdia a une longue réputation de soie et de textile, et il reste dans la médina des ateliers où l’on entend claquer le métier derrière une porte entrouverte. Beaucoup ont fermé, mais le savoir-faire n’a pas disparu et l’on trouve encore du tissu qui vaut la peine.

Le reste du temps, on est sur la place du Caire, à l’ombre, devant un café ou un thé aux pignons, à regarder des parties de dominos qui n’en finissent pas. Les gens sont d’un abord facile et pas insistants ; on vous laisse tranquille, ce qui, sur cette côte, n’est pas si courant.

Il faut dire l’envers. Mahdia est calme parce qu’il ne s’y passe rien. L’offre de restaurants est mince et se répète — poisson grillé, salade méchouia, la même carte d’un bout à l’autre — et les sorties du soir tiennent en deux ou trois adresses de la zone hôtelière. La médina, elle, est minuscule : une heure suffit à en faire le tour, y compris en flânant. Qui vient chercher de l’animation, des musées ou de la vie nocturne s’ennuiera dès le deuxième jour.

Y aller — L’aéroport le plus proche est Monastir Habib-Bourguiba, à une heure environ. Depuis Tunis ou Sousse, le plus simple reste le train, puis le métro du Sahel, la ligne régionale électrifiée qui relie Sousse à Mahdia en desservant Monastir, l’aéroport et une trentaine de gares le long de la côte. C’est lent, populaire et très pratique. Les louages, ces taxis collectifs, couvrent les mêmes trajets plus vite.

Se déplacer — À pied, presque exclusivement. La presqu’île se traverse en vingt minutes et rien n’y est loin. Les taxis jaunes sont nombreux pour rejoindre la zone hôtelière au nord, la gare ou le port. Voiture inutile dans la médina, dont les ruelles ne sont pas faites pour elle.

Quand venir — De mai à octobre pour la mer, avec un été chaud mais tempéré par le vent du large. Le printemps et l’automne sont les meilleures saisons : baignade encore possible en septembre et octobre, lumière superbe, personne. En hiver, la ville se referme et une partie des hôtels ferme aussi.

Combien de temps — Deux ou trois jours si vous venez pour la plage et le calme. Une journée suffit largement pour la médina et les monuments. Beaucoup de visiteurs installés à Sousse ou Monastir font l’aller-retour par le métro du Sahel dans la journée : c’est un choix défendable.

Baignade — La grande plage de sable est au nord de la ville, du côté de la zone hôtelière, moins bâtie et moins dense qu’à Hammamet ou Sousse. En ville même, on se baigne surtout depuis les rochers du cap ; c’est joli mais sans confort.

Sur place — Tenue ordinaire partout, un peu plus couverte dans la médina et aux abords des mosquées, dont l’accès à la salle de prière est réservé aux musulmans. Le marché près de la Skifa est plus animé certains jours que d’autres : demandez à votre hôtel.