Des marchands venus de Tyr, sur la côte libanaise, fondent un comptoir sur ce promontoire du golfe de Tunis aux environs du IXe siècle av. J.-C. La tradition y met une reine, Didon, et une ruse avec une peau de boeuf découpée en lanières. L’archéologie, elle, confirme surtout que l’endroit était bien choisi : de l’eau, une colline, deux rades abritées.
Le comptoir devient une puissance. Carthage contrôle une partie de la Méditerranée occidentale, essaime des escales de la Sicile à l’Espagne, et vit du commerce plus que de la conquête : une ville de marchands et de temples, tenue par des familles riches plutôt que par des rois.
Puis Rome grandit en face. Trois guerres puniques s’étalent sur plus d’un siècle ; Hannibal franchit les Alpes et humilie Rome en Italie sans jamais la prendre. La dernière s’achève en 146 av. J.-C. : après un long siège, la ville est prise, brûlée et rasée. Ce point compte pour le visiteur, car il explique presque tout ce qu’il verra ensuite.
Un siècle plus tard, Rome se ravise et rebâtit sur place. La colonie prend son essor sous Auguste et devient la capitale de l’Afrique proconsulaire, plaque tournante du blé et de l’huile expédiés vers l’Italie. Thermes, théâtre, amphithéâtre, aqueduc, villas à mosaïques : pour l’essentiel, les ruines debout aujourd’hui datent de là.
Carthage devient ensuite un foyer chrétien majeur. Cyprien y est évêque au IIIe siècle, Augustin y étudie au IVe, les conciles s’y tiennent et les basiliques s’y multiplient, dont certaines immenses.
Les Vandales prennent la ville en 439, les Byzantins la reprennent en 533, les armées arabes s’en emparent à la fin du VIIe siècle. Elle ne tombe pas d’un coup : elle se vide lentement pendant que Tunis, à l’abri dans son lac, prend le relais, et ses pierres partent dans les chantiers de la région.
Au XIXe siècle, missionnaires et archéologues rouvrent le chantier et plantent une cathédrale sur la colline. Au XXe, les villas gagnent du terrain sur les fouilles ; l’UNESCO classe le site en 1979. La ville moderne est restée autour des ruines, en pointillés.
Il faut le dire d’emblée : il n’y a pas de cité antique compacte à parcourir ici, pas de rue de Pompéi. Les vestiges forment une dizaine d’enclos clôturés, séparés par des avenues résidentielles, sur environ quatre kilomètres. On visite Carthage en se déplaçant.
Le bord de mer concentre les morceaux les plus spectaculaires. Les thermes d’Antonin sont le plus grand complexe thermal romain d’Afrique : il n’en reste que les soubassements, mais l’échelle est saisissante, et une colonne redressée donne la hauteur de ce qui a disparu. Juste au sud, les ports puniques se lisent aujourd’hui comme deux étangs paisibles, l’un rectangulaire, l’autre circulaire avec son îlot central : il faut de l’imagination, ou le petit centre d’interprétation sur place. Le tophet de Salammbô, enclos de stèles votives sous les arbres, est le seul site franchement punique et le plus troublant.
La colline de Byrsa domine tout cela. On y trouve un quartier d’habitations puniques du IIe siècle av. J.-C. rescapé de la destruction, la cathédrale Saint-Louis, une vue superbe sur le golfe, et le Musée national de Carthage. Ce dernier est fermé de longue date pour une lourde rénovation : la réouverture a été annoncée plusieurs fois et repoussée, vérifiez avant de monter.
Plus loin dans les terres, quelques secteurs demandent un vrai détour et reçoivent peu de monde :
Comptez une bonne demi-journée pour les quatre ou cinq sites principaux, une journée entière si vous voulez tout voir sans courir.
Carthage aujourd’hui, c’est d’abord une banlieue chic. Des villas blanches à volets bleus, des jardins de bougainvilliers, des jacarandas, un lycée, une gare de banlieue toutes les quelques centaines de mètres, et le palais présidentiel derrière ses grilles. Le silence surprend quand on arrive de Tunis : ici, personne ne klaxonne. On croise des joggeurs, des chats, des gardiens de site qui somnolent à l’ombre et vous ouvrent le portail sans se presser.
Le rythme est celui d’un quartier habité, pas d’un parc à touristes. Il n’y a presque pas de commerces autour des ruines, très peu de vendeurs, et les cafés se trouvent près des stations plutôt que devant les sites. On mange à Sidi Bou Saïd juste au-dessus, ou à La Marsa un peu plus loin : poisson grillé, brik à l’oeuf, thé aux pignons. En été, le théâtre romain accueille un festival et la colline se remplit le soir.
Et puis il y a la déception, qu’il vaut mieux anticiper. Beaucoup de visiteurs arrivent en cherchant la Carthage d’Hannibal et repartent avec des photos de thermes romains. C’est normal : la ville punique a été rasée en 146 av. J.-C., et ce qu’on voit debout est romain, ou byzantin, à quelques enclos près. Ajoutez des panneaux explicatifs inégaux, des herbes folles, des sites parfois négligés, et l’obligation de marcher entre chacun. Carthage se donne à ceux qui ont lu deux pages avant de venir. Aux autres, elle a l’air d’un terrain vague avec vue sur mer.
Y aller — Le TGM, la ligne de train de banlieue, part de Tunis Marine, au bout de l’avenue Bourguiba, et longe la côte jusqu’à La Marsa. Le trajet est court, les rames fréquentes et populaires. Quatre arrêts desservent le site : Carthage-Salammbô pour le tophet et les ports, Carthage-Byrsa pour la colline, Carthage-Hannibal pour les thermes et le centre, Carthage-Amilcar au nord. Le taxi depuis Tunis reste simple et peu cher.
Se déplacer — À pied entre les sites du bord de mer et la colline, sans difficulté mais avec des montées. Pour l’amphithéâtre, les citernes et Damous El Karita, un taxi ponctuel évite une longue marche sans ombre. Les trottoirs sont corrects, la signalétique touristique beaucoup moins.
Le billet — Un billet unique donne accès à l’ensemble des secteurs clôturés ; on l’achète à l’entrée du premier site visité et on le garde, les gardiens le contrôlent partout. Il est valable pour la journée. Les jours de fermeture hebdomadaire varient, mieux vaut se renseigner la veille.
Quand venir — Le printemps et l’automne, sans hésiter. L’été est écrasant : les sites sont ouverts, plats et presque sans arbres, et l’on visite des ruines en plein cagnard. L’hiver est doux mais venteux, avec des journées courtes.
Combien de temps — Une demi-journée pour l’essentiel, une journée pour tout. Beaucoup de voyageurs enchaînent Carthage le matin et Sidi Bou Saïd l’après-midi : c’est la bonne formule, les deux sont sur la même ligne.
Sur place — Chapeau, eau, chaussures fermées : le terrain est caillouteux et l’ombre rare. Le palais présidentiel jouxte plusieurs secteurs ; on ne photographie pas dans sa direction et on suit sans discuter les indications des militaires.