Sidi Bou Saïd

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Sidi Bou Saïd est le village le plus photographié de Tunisie, et il le paie cher : à midi en été, la rue principale est un tapis roulant de groupes et de boutiques à souvenirs. Venez tôt le matin, en fin de journée ou hors saison, et vous comprendrez pourquoi tout le monde y vient. Ce n’est pas un décor : c’est un village habité, accroché au-dessus du golfe.

Le promontoire a toujours servi à surveiller la mer. Puniques puis Romains y tiennent un poste de guet ; une mosaïque et des monnaies d’époque augustéenne signalent une villa romaine sur la hauteur. Après la conquête arabe, on y bâtit un ribat et une tour à feu : la colline devient le Djebel el-Menar, la montagne du fanal.

Le village doit son nom à un homme. Abou Saïd al-Baji, né aux environs de 1156 et mort vers 1231, enseigne à Tunis puis se retire sur cette hauteur pour garder le ribat et transmettre le soufisme. Les marins en font leur protecteur : on l’appelle le maître des mers.

Sa tombe fixe l’habitat. La zaouïa et la mosquée qui l’abritent sont bâties au XVIIIe siècle sous Hussein Ier Bey, et c’est autour de ce noyau religieux que le village se construit, le long d’une seule rue montante. Au XIXe siècle, la cour beylicale et la bourgeoisie de Tunis en font un lieu de villégiature d’été : maisons à patio, portes cloutées, moucharabiehs de bois.

Puis arrive le baron Rodolphe d’Erlanger (1872-1932), peintre et musicologue franco-britannique, qui se fait construire là Ennejma Ezzahra, un palais qu’il dessine jusqu’au détail. Il obtient la protection du village : un décret publié en août 1915 impose le blanc et le fameux bleu et interdit les constructions anarchiques. C’est l’un des tout premiers textes du genre au monde.

D’où un contresens répandu. La chaux blanche et les huisseries bleues existaient avant lui, mais c’est ce décret qui les fige en règle uniforme. Le bleu et blanc de Sidi Bou Saïd est donc autant une mise en scène du début du XXe siècle qu’une tradition immémoriale, ce qui n’enlève rien à sa beauté.

Le village devient un aimant à artistes : Paul Klee, August Macke et Louis Moilliet y passent au printemps 1914, Gide, Colette, Simone de Beauvoir puis Michel Foucault y séjournent. En 1963, les cabanes du rivage cèdent la place à un port de plaisance. La zaouïa, incendiée en janvier 2013, a été restaurée. Le village est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en juillet 2026.

Le village tient dans une poche : une rue montante et quelques ruelles. On en fait le tour en un quart d’heure si on court, en une demi-journée si on regarde.

La rue Habib Thameur est l’axe unique, pavé, étroit et raide. C’est là que se concentrent le décor et la cohue : murs chaulés, portes bleues à clous noirs, moucharabiehs en surplomb, bougainvilliers, et des boutiques d’artisanat qui se ressemblent toutes. Les ruelles latérales, que les groupes ne prennent pas, sont bien plus belles.

Le Café des Nattes, en haut des marches, occupe l’ancienne entrée de la mosquée : escalier rouge, nattes de jonc, banquettes basses. Le café y est correct sans plus et la clientèle presque entièrement de passage, mais le lieu vaut l’arrêt. Juste à côté, la zaouïa et le mausolée de Sidi Bou Saïd restent un lieu de culte actif : on en admire l’extérieur, sans y entrer.

Le Café Sidi Chabaane, dit café des Délices, s’accroche à la falaise en terrasses successives face au golfe. Vue imbattable, thé aux pignons, foule à la hauteur de la réputation en fin d’après-midi.

Ennejma Ezzahra, en contrebas vers la mer, est la vraie visite du village et la plus négligée : le palais du baron d’Erlanger, ses décors peints, ses jardins en terrasses, sa collection d’instruments, et le centre des musiques arabes et méditerranéennes qui y programme des concerts. Il ferme un jour par semaine, vérifiez avant de descendre.

Le reste se glane :

  • Dar el-Annabi, demeure de notables ouverte à la visite, pour voir l’intérieur de ces façades ;
  • le haut du village et le phare, sur l’ancien Djebel el-Menar : le phare ne se visite pas, mais la montée donne la vue la plus large, jusqu’au cap Bon par temps clair ;
  • le cimetière marin et ses stèles blanches suspendues au-dessus de l’eau ;
  • le port de plaisance et la petite plage en contrebas : un quart d’heure de descente, nettement plus à la remontée, restaurants de poisson sans prétention.

Sidi Bou Saïd sent le jasmin, la chaux fraîche et le charbon des grillades. On y vend des machmoums, ces petits bouquets de jasmin qu’on porte à l’oreille, et des bambalounis, beignets sucrés cuits devant vous. Les chats dorment sur les seuils, les portes bleues restent entrouvertes, et derrière elles il y a des cours, du linge et des familles. C’est le point à retenir : ce n’est pas un décor, mais un village de quelques milliers d’habitants qui font leurs courses au milieu des selfies.

Le rythme change trois fois par jour. Tôt le matin, la rue appartient aux livreurs et aux chats, la lumière est basse et le blanc vire au rose. Entre dix heures et le milieu de l’après-midi, les cars arrivent par vagues et le village disparaît sous ses visiteurs. Puis tout se vide, la mer passe au bleu profond, et on retrouve l’endroit dont on parle sur les cartes postales.

Il faut le dire sans détour : venir à midi un dimanche d’août, c’est faire la queue dans un couloir de boutiques identiques pour photographier une porte que trente personnes photographient au même moment. Les prix sont ceux d’un lieu très visité, l’artisanat souvent importé, et certains cafés vivent sur leur nom. Rien de scandaleux là-dedans, mais mieux vaut le savoir avant de caler sa visite. Décalez de deux heures, ou d’une saison, et le village redevient ce qu’il est vraiment : silencieux, escarpé et très beau.

Y aller — Le TGM, la ligne de train de banlieue qui part de Tunis Marine, dessert la station Sidi Bou Saïd. De là, il reste une montée à pied de dix à quinze minutes, raide mais évidente. Le taxi depuis Tunis, Carthage ou La Marsa est simple et rapide. En voiture, le stationnement est le vrai problème : les places en haut sont rares et disputées en saison.

Se déplacer — À pied uniquement, et c’est tant mieux. Les pavés sont usés, lisses, glissants par temps humide : chaussures plates, la rue principale grimpe sec. Le village est minuscule, mais la descente vers le port et surtout la remontée constituent un vrai effort.

Quand venir — Le printemps et l’automne, sans hésiter. Juillet et août cumulent chaleur, croisiéristes et sorties du dimanche tunisois. Si vous n’avez pas le choix, visez le tout début ou la fin de la journée, et évitez les après-midi de week-end.

Combien de temps — Une demi-journée suffit pour le village. Comptez la journée si vous ajoutez Ennejma Ezzahra sans courir, le port et un déjeuner. La combinaison classique fonctionne très bien : Carthage le matin, Sidi Bou Saïd ensuite, les deux sont sur la même ligne de train.

Y dormir — Dormir sur place change tout : vous avez le village pour vous avant le premier car et après le dernier. C’est le meilleur argument en faveur des quelques hébergements du haut, par ailleurs plutôt chers pour ce qu’ils offrent.

Respect des lieux — La zaouïa est un lieu de culte, pas une attraction : tenue couvrante et discrétion aux abords. Les maisons sont habitées, on ne pousse pas une porte bleue pour la photo et on demande avant de photographier quelqu’un. À la mi-août, la kharja, fête confrérique en l’honneur du saint, remplit les ruelles d’une foule qui n’est pas venue pour vous.